Chapitre 6, Anna Weil, professeure

DESIGN INFECTION

6/29/202612 min lire

Son regard va et vient entre ses mains et ces enfants qui semblent danser tout en restant assis.

Anna Weil est grande, trop grande pour certaines pièces, ou c’est ce qu’on lui a répété jusqu’à ce qu’elle finisse par le croire. Longiligne, les épaules légèrement incurvées vers l’avant, comme si son corps avait pris, depuis l’enfance, l’habitude de se rétracter pour ne pas dépasser. Ses mains sont longues, démesurément longues, des mains de pianiste sans piano. Elle les replie souvent l’une dans l’autre lorsqu’elle parle, comme on referme un livre jugé trop voyant sur une étagère.

Les enfants sont rangés par lignes, bien droits, les pieds à peine posés sur le sol. Leurs lunettes triangulaires découpent leurs visages en trois territoires : voir, répondre, obéir. À l’intérieur des verres, la lumière change plus vite que leurs expressions. De petites vagues de bleu et de vert traversent la classe, comme si l’océan avait été réduit à une succession de notifications.

Au‑dessus du tableau, la phrase officielle flotte en lettres pâles : Apprendre, c’est s’adapter.

Elle se souvient qu’autrefois on disait : Apprendre, c’est comprendre. C’était avant qu’on découvre que comprendre était une activité trop coûteuse, énergivore, difficile à indexer. On avait éteint les bibliothèques une à une, comme on coupe les guirlandes après une fête des lumières trop longue. Les rayonnages subsistaient encore, ici et là, mais surtout pour empêcher les murs de se fissurer.

Le reste avait suivi avec une précision comptable. Les premiers rachats paraissaient lointains, presque abstraits : un studio de production ici, une plateforme de streaming là, puis les maisons de distribution, les salles, les réseaux de librairies, les catalogues scolaires. En quelques années, les histoires avaient été rassemblées entre les mains de quelques conglomérats qui fabriquaient les images, les diffusaient et comptaient la manière dont elles entraient dans les yeux.

Les chaînes indépendantes avaient disparu dans des fusions. Les journaux avaient été “intégrés”. Les festivals repris pour “cohérence de marque”. On avait expliqué que ce n’était pas de la censure, seulement de la rationalisation. Le mot était plus doux, presque hygiénique, comme si l’on parlait de ventilation plutôt que de voix.

Puis il y avait eu les listes. Officiellement, elles ne bannissaient rien, elles “recommandaient”. Certains mots étaient devenus “sensibles”, certains thèmes “déclencheurs”, certaines idées “wokistes” donc “polarisantes”. Des ministres avaient juré qu’ils refusaient que l’argent public finance des œuvres “hostiles à la culture nationale”.

Les programmes avaient glissé hors des grilles, les livres cessé d’être réédités, les auteurs quitté silencieusement les curriculums. À l’école, on ne supprimait pas Le Petit Prince : on cessait simplement, très doucement, de le mentionner. C’est ainsi qu’on apprivoise l’oubli : non par la violence du geste, mais par l’usure de l’absence.

Aujourd’hui, les enfants lisaient des capsules. Les capsules ne racontaient pas des histoires, elles validaient des comportements. La culture s’était transformée en service, optimisé par les mêmes algorithmes qui décidaient de l’ordre des vidéos, ajustaient les flux, évitaient tout contact prolongé avec ce qui risquait d’inquiéter ou de faire réfléchir. On avait remplacé le temps long de la lecture par le temps compté de la conformité.

Enfants sages assis à leur table de classe, une lunette optique cache leur regard.
Enfants sages assis à leur table de classe, une lunette optique cache leur regard.

Un enfant lève la main. Ce n’est pas une vraie main levée, c’est une icône dans le coin de son triangle. Elle appuie sur “accepter”. Le visage se soulève.

— Professeure, le module dit que j’ai une anomalie de curiosité.

La voix est calme, légèrement ralentie par les filtres.

— C’est grave ?

Elle regarde le mot qui pulse dans un coin de l’interface, entouré d’un halo jaune. Anomalie de curiosité : tendance à poser des questions hors cadre.

Dans un autre système, à une autre époque, on aurait simplement appelé cela un enfant. Ici, ce n’est plus qu’un bug mineur, une déviation statistique.

— Non, répond‑elle.

Elle glisse un doigt pour annuler l’alerte. Une petite croix s’éteint, quelque part dans un centre de données.

— Ça veut juste dire que tu es en avance sur le module.

L’enfant sourit sans enlever ses lunettes. Les autres continuent de suivre le cours, pupilles happées par les triangles. On leur explique comment reconnaître la bonne émotion au bon moment, comment respirer pour rester productifs, comment transformer une peur en indicateur. La peur ne disparaît pas. Elle change de colonne.

Elle pense à Wilde, à ses danseurs mécaniques qui “semblaient essayer de chanter” sans jamais y parvenir. Ici aussi, ils essaient. On les entraîne à “exprimer leurs ressentis”, on mesure la qualité de leurs tremblements. Leurs voix circulent dans des tuyaux de verre, polies, arrondies, mises en sécurité. Rien ne déborde. Les émotions sont devenues des chorégraphies silencieuses, aussi précises qu’un quadrille de marionnettes.

La sonnerie se déclenche sans bruit. Les lunettes se teintent de gris, les chaises se rétractent légèrement. Une animation apparaît : un petit renard stylisé qui fait signe.

— Pause, annonce le système. Module suivant dans neuf minutes.

Les enfants restent à leur place. Ils ont le droit de changer de décor intérieur, non de pièce. Certains choisissent une plage, d’autres un jardin, d’autres encore une ville nocturne saturée de néons. Elle traverse les rangées comme on marche entre des mondes superposés. À chaque pas, des fragments de sons se glissent dans ses oreilles : vagues générées, oiseaux de synthèse, musique à soixante battements par minute pour stabiliser les cœurs.

Elle se rappelle une autre classe, très loin derrière elle. Pas de triangles, pas de renards pédagogiques, seulement un instituteur maigre qui posait des questions dont il ne connaissait pas la réponse. On lisait un livre sans savoir s’il était au programme. On pouvait dire “je ne comprends pas” sans déclencher de diagramme. C’était une époque où l’ignorance était encore une porte, pas un incident à corriger.

— Professeure, demande une autre voix.

— Est‑ce que le module d’histoire va revenir ?

Elle marque un temps.

— Quel module d’histoire ?

— Celui où on lisait des choses… les vieux livres… avant qu’on les remplace par les capsules.

Elle se souvient. Le module a été abandonné quand les chaînes et les plateformes, désormais détenues par les mêmes groupes, ont commencé à se plaindre : trop de récits divergents, trop de voix anciennes qui ne respectaient pas les nouvelles lignes rouges. On l’a remplacé par Narrations communes 2.0 : trois vidéos sur la résilience, une visite virtuelle de Tusk Mobile City, et un quiz sur les slogans.

— Il est en maintenance, dit‑elle.

C’est la seule phrase qui ne déclenche pas d’alerte.

Quand la pause se termine, les lunettes se rééclairent. La voix du système se superpose à la sienne.

— Module “Gestion de soi – Niveau 3”.

Aujourd’hui : coïncider avec sa fiche de poste.

Anna Weil face à un enfant
Anna Weil face à un enfant

Elle laisse la machine parler. À l’intérieur d’elle, quelque chose se retire et va s’asseoir dans un coin, comme un enfant puni. Elle regarde le mouvement des têtes, la manière dont chaque micro‑hochement est capté, discrétisé, classé. Elle pense à Pessoa, à cette “conscience de la conscience” qui se dédouble jusqu’à devenir intranquillité pure. Ici, la conscience est une fonction, une case à cocher. L’intranquillité n’est plus une chance de lucidité : c’est un défaut de paramétrage.

Quand la journée se termine, elle libère les enfants dans le couloir. Ils sortent en file indifférenciée, triangles rangés dans de petits étuis siglés. On dirait des oiseaux à qui l’on aurait plié les ailes pour qu’ils tiennent mieux sur les étagères.

Elle reste un instant seule dans la salle. Écran éteint, silence standardisé. Sur le tableau, il ne reste qu’un mot, écrit à la main au début de l’année et jamais effacé : nommer. Elle passe le doigt dessus. La craie se délite et laisse une trace blanche sur sa peau. Elle se dit que tout commence et finit là : tant qu’on peut encore nommer, on peut encore fissurer.

Chez elle, la ville continue de bourdonner en sourdine. Les parois isolent le son mais laissent passer la vibration. Elle habite un logement Tusk standard : deux pièces, mobilier intégré, écran mural, capteurs de bien‑être. Le renard pédagogique l’a suivie, rétréci, dans un coin de l’interface. Il lui propose de respirer avec lui.

Elle coupe l’écran. La pièce se rétrécit. Sans les infographies, les meubles ont l’air d’attendre autre chose.

Dans le placard de droite, derrière les modules de rangement, il y a une boîte plate qu’elle n’a jamais signalée. Lorsqu’elle l’ouvre, une odeur de papier et de poussière se glisse dans la pièce comme une visite clandestine. Le livre est là, avec sa couverture usée, ses dessins minuscules, ses phrases soulignées au crayon. Le Petit Prince. Elle le prend comme on prend une main qu’on n’a pas tenue depuis longtemps.

Dans la marge de la première page, une phrase d’un autre temps :

“Tous les adultes ont d’abord été des enfants, mais peu s’en souviennent.”

Elle se dit qu’ici les adultes n’ont même plus besoin d’oublier : on leur a retiré jusqu’à la possibilité de se souvenir. On leur a vendu des lunettes triangulaires pour ne plus voir ce qui débordait du cadre.

Sous le livre, il y a l’autre objet. Un rectangle plus lourd, plus opaque que tout ce que Tusk fabrique encore. Un ordinateur sans signature, sans puce, sans certificat. Elle l’a récupéré dans un laboratoire universitaire avant sa fermeture. À l’époque, on croyait encore qu’on pouvait faire de la recherche sans sponsor.

Il n’était déjà plus tout à fait “conforme” : pas de module de traçage intégré, pas de liaison obligatoire avec les profils administratifs. C’est pour cela qu’elle l’a gardé. Plus tard, quand les programmes d’“éducation augmentée par IA” ont été généralisés, quand chaque élève a reçu sa plateforme personnalisée, ses exercices adaptatifs, ses recommandations pédagogiques calculées à partir de son profil émotionnel, on a mis au rebut ce genre de machine. Elle ne savait pas encore à quoi il servirait. Elle savait seulement qu’il fallait conserver au moins un objet qui ne parle pas à Tusk.

Elle le pose sur la table. Quand elle l’ouvre, il ne la salue pas. Il ne lui souhaite pas “bonne journée”. Il se contente de clignoter, d’une lumière verte, très lente, presque timide. Pour se connecter, elle doit tirer un câble fin d’un coffret au plafond, un vieux fil oublié dans un chantier d’avant Tusk. Le débit est misérable, mais suffisant pour passer entre les mailles de la ville.

Elle tape une commande longue, un mot de passe qu’elle n’a jamais écrit nulle part. L’écran affiche une liste de connexions dormantes, comme des lucioles prises dans la glace. Elle en réveille une. L’image met du temps à apparaître : des pixels grossiers, des glitchs, des ombres. Puis le bureau de Tusk se dessine, en clair‑obscur, comme une scène de théâtre mal éclairée.

Il est là, de profil, devant son propre mur d’écrans. La ville miniaturisée derrière lui, les courbes de “Perception positive” et de “Stabilité émotionnelle” en halo. Il parle à quelqu’un qu’elle ne voit pas encore. Sa bouche bouge en silence, le son n’a pas suivi, mais elle connaît déjà la chanson. Elle a entendu “Play for humanity” suffisamment de fois pour la réciter à l’envers.

Elle pose Le Petit Prince à côté du clavier, ouvert sur la page où le renard explique qu’on ne connaît que ce qu’on apprivoise. Ici, on a inversé le sens : on neutralise ce qu’on ne comprend pas.

Elle pense : les enfants, tout à l’heure, avec leurs triangles, ce sont ses moutons à lui.

Elle pense : il faut dessiner une autre boîte.

La bombe n’a rien de spectaculaire. Ce n’est pas un virus qui fait exploser les écrans, ni une intrusion qui met la ville à genoux. Ce serait trop simple, trop rassurant. Ce qu’elle veut, c’est un défaut dans le récit, une fissure dans la surface lisse des images. Elle sait qu’une seule scène brute, injectée au bon moment, peut faire plus qu’un manifeste.

Elle vérifie l’heure de la prochaine transmission interne : demain, briefing global sur l’avancement de Tusk City et sur le projet Resilience, ce programme de régulation émotionnelle qu’on implante déjà dans la tête des “ressources prioritaires”. Dans le planning, c’est un événement en direct, une parole du fondateur à ses troupes. Dans son agenda à elle, ce sera autre chose.

Elle programme la vieille machine comme on règle une montre détraquée :

au moment où Tusk dira “Play for humanity”, le flux capté par sa caméra basculera sur ce qu’il dit quand il croit que personne ne l’écoute. Ses phrases en off. Ses blagues sur les courbes de stress. Sa façon de dire “ressources” au lieu de “gens”.

Elle sourit. On a effacé l’histoire, la philosophie, les vieux livres, mais il reste une chose qu’on n’a pas réussi à standardiser : le goût du scandale. Cette curiosité obstinée de ceux qui veulent voir ce qui ne devait pas être montré.

Elle referme l’ordinateur, juste assez pour laisser le script tourner. Le Petit Prince reste ouvert, éclairé par la lumière du plafonnier. Elle relit à mi‑voix :

— “Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications.Dans cette ville, les enfants ne donnent plus d’explications. Ils fournissent des données. Alors ce sera à elle de fatiguer les grandes personnes, encore une fois, peut‑être la dernière.

Socle réel
1. Culture contrôlée

Qui possède les médias en France ? (L’Essentiel de l’Éco, 2025)
Cet article montre qu’en 2025, neuf milliardaires contrôlent environ 80% des principaux médias français (presse, télévision, radio), illustrant un niveau inédit de concentration de la propriété médiatique.
Il éclaire le décor du chapitre où quelques conglomérats fabriquent, diffusent et mesurent les histoires qui entrent dans les yeux, en réduisant le pluralisme et la diversité des récits disponibles.

Liberté des médias en France : péril sur l’information entre crise, concentration et dépendance (Fondation Heinrich Böll, 2024)
Cette analyse souligne que la concentration médiatique, l’influence croissante de l’extrême droite dans les médias de masse et la dépendance économique des rédactions fragilisent la liberté d’informer et le pluralisme.
Elle fournit le socle pour la dimension “culture contrôlée” du chapitre : les contenus ne disparaissent pas brutalement, ils sont filtrés, normalisés, alignés sur quelques lignes narratives dominantes.

2. Éducation contrôlée

Book Bans (PEN America, 2026)
PEN America recense plus de 10 000 instances de bannissements de livres dans les écoles publiques américaines sur l’année scolaire 2023–2024, avec une forte surreprésentation des ouvrages traitant de race, de genre et d’identités LGBTQ+.
Ce travail montre comment des campagnes coordonnées et des lois locales transforment l’accès à la littérature en terrain de “culture wars”, en retirant des bibliothèques scolaires les récits jugés trop divergents des normes dominantes.

The Normalization of Book Banning (PEN America, 2025)
Ce rapport décrit la “normalisation inquiétante” des censures de livres dans les écoles publiques américaines, avec plusieurs milliers de cas de bannissements en 2024–2025 et des listes de titres interdits au niveau de certains États.
Il montre que les livres ciblés concernent de manière disproportionnée des personnages racisés, des auteurs femmes et des récits sur la sexualité, la violence ou la santé mentale, ce qui réduit la diversité des voix auxquelles les élèves peuvent accéder.

3. Initiatives d’éducation via IA

Pratiques et usages numériques au collège : vers une transition pédagogique ? (Thèse HAL, 2023)
Cette thèse montre comment les environnements numériques d’apprentissage transforment les pratiques enseignantes, la collecte de données sur les élèves et la manière de piloter leurs trajectoires scolaires.
Elle éclaire les modules d’“éducation augmentée par IA” du chapitre, fondés sur des profils émotionnels, des indicateurs de comportements et des recommandations adaptatives qui risquent d’enfermer les élèves dans des parcours calculés plutôt que choisis.

Enseigner et apprendre en ligne : vers un modèle de la navigation dans les environnements numériques d’apprentissage (Thèse / recherche, 2014)
Ce travail cartographie les parcours des usagers dans les plateformes éducatives, en montrant comment les interfaces guident, orientent et parfois verrouillent les choix de navigation des apprenants.
Il fournit la base pour la notion de “capsules” et de parcours prescrits dans le chapitre : l’élève n’explore plus un espace ouvert, il suit un chemin que la machine considère optimal, et tout ce qui s’en écarte devient une “anomalie”.

Elon Musk Is Opening a STEM‑Focused Private School In Bastrop County, Texas (Observer, 2024)
Cet article décrit le projet Ad Astra, une école privée STEM conçue par Elon Musk au Texas, financée par une fondation qui a reçu 100 millions de dollars, avec un terrain de 40 acres et un nombre limité d’élèves triés sur dossier.
L’école revendique l’objectif de “foster curiosity, creativity and critical thinking”, tout en restant étroitement liée à l’écosystème des entreprises de Musk, ce qui offre un contrepoint concret à l’idée d’une éducation dessinée par un oligarque technologique.

Je suis (parfois) social

@oreyright 2026