Chapitre 5, Mark Jansen, expert systémie et écologie

DESIGN INFECTION

6/22/202611 min lire

Siège de la Commission Européenne  dans un futur pollué.
Siège de la Commission Européenne  dans un futur pollué.

La Tusk Citiy est un gouffre écologique

Je savais que le replay tournerait en boucle sur ConnectIn et Wire, avec des sous‑titres qui réduiraient tout à une punchline. C’était écrit. Mais ce matin‑là, dans la salle 5B, ce n’était pas encore un extrait vidéo. C’était juste moi, des chiffres, et une commission qui n’avait pas vraiment envie de les regarder.

Je branche mon ordinateur. La présidente parle, je n’écoute qu’à moitié. Quinze ans à Berlin, ça suffit pour suivre le français de Bruxelles, mais pas pour apprécier les formules de politesse.

Je commence toujours pareil.

— Merci, Madame la Présidente. Je vais essayer de tenir en dix minutes.

La salle sourit. Elle ne sait pas que je pense effectivement tenir en dix minutes. Pas parce que je suis concis. Parce que les ordres de grandeur, c’est rapide. C’est seulement après que ça se complique, quand les gens ne veulent pas les entendre.

Premier slide. Une silhouette de Tusk Mobile City 01, réduite à un trait noir. À côté, des chiffres. Masse de béton, d’acier, de métaux critiques. Dix millions de tonnes, à quelques centaines de milliers près.

Je pose la voix, comme d’habitude.

— Ce que vous voyez là, ce n’est pas un rêve d’architecte. C’est une masse. Elle ne pense pas, elle ne vote pas. Mais elle obéit à la gravité, aux lois de la mécanique, aux limites de vos mines et de vos budgets.

Je déroule. Énergie grise de construction. Énergie pour déplacer le tout. Comparaison avec la rénovation d’un parc existant.

— Pour un habitant, investir dans cette cité mobile revient à engager plus de matériaux et plus d’énergie que ce que vous mettriez dans la réhabilitation lourde d’infrastructures déjà là.

Je marque un temps.

— Vous appelez ça “solution”. Moi, j’appelle ça une stratégie de terre brûlée maquillée en innovation. On laisse pourrir, puis on dit qu’on n’a plus le choix que de monter dans la bulle neuve.

Je vois deux ou trois assistants se raidir. Tant mieux.

J’arrive à la slide suivante quand le rapporteur lève la main.

Jansen interrogé dans une salle vide.
Jansen interrogé dans une salle vide.

— Monsieur Jansen, je vais vous interrompre ici, si vous le permettez.

Je ne le permets pas, mais je me tais. Il s’est présenté comme Étienne Allatante. Sur le programme, il y a un deuxième prénom qu’il n’a pas repris à l’oral. Je le laisse dans un coin de ma tête.

— D’abord, rappelle‑t‑il, cette audition est publique, retransmise en direct. C’était ma condition, par respect pour le peuple européen qui nous regarde.

La phrase n’est pas pour moi. Elle est pour la caméra.

— Vous avez mentionné, dans votre rapport, une série de publications sur Wire. Vous m’y citez. Je n’ai fait que republier des informations déjà présentes dans le débat public. J’exerce ma liberté d’expression. Vous contestez cela ?

Je repose le pointeur.

— Je ne conteste pas votre droit à vous exprimer, Monsieur Allatante. Je rappelle juste que les contenus que vous avez relayés donnent des chiffres d’émissions faux d’un facteur trois, et montrent des rendus de Tusk City avec des forêts qui n’existent nulle part dans les plans. Ce n’est pas une question d’opinion. C’est une question de rapport 1 à 3.

Il sourit. Je connais ce sourire. Celui des gens qui ont compris qu’ils n’ont pas besoin d’avoir raison, juste besoin de faire du bruit.

— Ah, les ordres de grandeur. La nouvelle religion des experts.

Il prend l’air de quelqu’un qui en a vu d’autres.

— Nous, nous parlons à des gens qui vivent dans le réel. Ils voient que Tusk propose des solutions, ici et maintenant. Et encore une fois, je le redis : je n’ai rien inventé. J’ai fait circuler des informations. Vous, vous venez nous expliquer ce qu’on a le droit de partager. Je trouve cela… préoccupant.

Je pourrais lui raconter le “firehose of falsehood”. J’ai déjà vu passer l’expression dans un thread sur la désinformation. Une histoire de flood : trop de messages pour qu’on puisse les vérifier. Mais je sais que si je prononce ces mots, demain je serai “le professeur qui traite le Parlement de lance à mensonges”. Je m’en tiens à ce que je peux défendre en une phrase.

Allantante l'air accusateur.
Allantante l'air accusateur.

— Quand vous avez des centaines de milliers d’abonnés sur Wire, republier des chiffres faux sans les vérifier, ce n’est plus de l’innocence. C’est de la négligence. La liberté d’expression n’a jamais garanti la liberté de se tromper sur tout sans conséquence.

Il lève les yeux au ciel.

— Voilà. Nous y sommes. Le professeur américain installé en Allemagne qui vient faire la leçon aux élus du peuple européen sur ce qu’ils doivent poster.

Il se tourne vers la présidente, sans attendre.

— Permettez que je pose une question très concrète, puisqu’il est question de responsabilité.

Je sais déjà ce qui vient. On y a droit régulièrement.

— Monsieur Jansen, pour le compte rendu vidéo : quel est votre salaire annuel, et quel est le budget de votre département ?

Les caméras zooment. La présidente hésite. Ce n’est pas dans l’ordre du jour, mais ça fait une bonne télé. Je garde les yeux sur lui.

— Je suis convoqué pour parler flux d’énergie et de matériaux, pas pour détailler ma fiche de paie.

Il fait mine de s’offusquer.

— Ce sont des données publiques, non ? Les citoyens paient, directement ou indirectement, pour que vous puissiez nous expliquer qu’il faut “changer de modèle”. Ils ont le droit de savoir combien coûte ce genre de sermon.

Là, je pourrais me fâcher. À la place, je reste littéral. C’est souvent ce qui les agace le plus.

— Mon salaire ne change ni la masse de béton de Tusk Mobile City, ni la quantité de carburant nécessaire pour déplacer cette masse.

Je marque chaque mot.

— Ce que je décris continuerait d’être vrai si je travaillais gratuitement. La physique se moque de mes revenus.

Il ricane, se tourne vers la caméra.

— La physique, peut‑être. Les électeurs, un peu moins.

Je sens les extraits qui se montent déjà dans sa tête : “professeur grassement payé”, “déconnecté des réalités”. Très bien. Qu’il prenne ça. Moi, je garde le reste.

Vu d'une rue dans laquelle on voit Allatante sur un écran géant
Vu d'une rue dans laquelle on voit Allatante sur un écran géant

La présidente finit par intervenir, d’une voix trop douce.

— Monsieur Allatante, je vous rappelle que cette audition porte sur l’évaluation environnementale du dispositif Tusk.

Elle me regarde.

— Monsieur Jansen, pouvez‑vous préciser les impacts sociaux que vous évoquiez dans votre rapport ?

Je rouvre mon ordinateur. Slide suivante. Deux cartes. À gauche, les zones “propices à l’implantation”. À droite, les zones classées “à déprioriser” dans un document interne qui a fuité.

— Très bien. Parlons social.

Je pointe la carte de gauche.

— Ici, les endroits où Tusk juge rentable de poser une cité mobile : corridors logistiques, accès fibre, main‑d’œuvre qualifiée.

Je passe à droite.

— Là, les territoires pour lesquels un document que vous avez reçu propose de réduire les investissements publics en prévision de ces cités mobiles.

Allatante ne cligne presque pas.

— Il s’agit d’un document de travail non validé, lâche‑t‑il.

— Le mot important, ce n’est pas “validé”, c’est “envisagé”, dis‑je.

— Ce que vous êtes en train de financer, ce n’est pas seulement une boîte déplacée sur des vérins. C’est un tri : des bulles très équipées pour certains, et des zones laissées en mode dégradé pour les autres. C’est de la terre brûlée sélective.

Un député plus jeune intervient, manifestement mal à l’aise.

— Concrètement, professeur, que proposez‑vous ? Que nous restions sur place pendant que les littoraux reculent et que les canicules s’enchaînent ? Que nous refusons toute solution qui ne correspond pas à votre canon idéologique ?

Je le regarde. Il a l’air sincère, lui.

— Je propose d’arrêter d’appeler “écologique” ce qui consomme plus de ressources que ce que nous avons déjà, réponds‑je.

— Vous pouvez aimer Tusk pour d’autres raisons. Pour l’ordre. Pour le contrôle. Pour la capacité à filtrer qui a le droit d’y entrer. Mais n’en faites pas une vertu climatique.

Je sens Allatante prêt à se jeter sur le mot “contrôle”. Je repars avant lui.

— La stratégie de terre brûlée, vous la connaissez. On laisse une zone devenir invivable, puis on explique qu’il faut la quitter. Ici, vous voulez industrialiser ce réflexe. Fabriquer des villes mobiles pour les “productifs”, et laisser le reste se débrouiller avec ce qui restera de services publics.

Je lui jette un regard.

— Vous n’êtes pas obligé d’appeler ça “Play for humanity”. Mais si vous le faites, ne me demandez pas, à moi, de valider l’étiquette verte.

Il ne répond pas tout de suite. Il a ce léger recul de chaise qui signifie qu’il prépare sa conclusion, celle qui passera dans les extraits.

La séance s’achève comme prévu. Quelques questions techniques, un rappel sec de la présidente sur les règles de conduite, les micros qui grésillent. Je range mon ordinateur. Dans le couloir, l’air est plus lourd que dans la salle.

Un homme en costume, badge Tusk, m’attend près de la sortie.

— Dr Jansen, dit‑il avec un sourire parfaitement poli. Merci pour votre contribution.

Je le regarde sans répondre.

— C’est important, la contradiction. Ça montre que le projet est solide.

Je ne lui dis pas ce que je pense : que ce n’est pas la solidité du projet que cette audition a montré, mais celle de sa machine de communication.

Je pense aux cartes superposées. À la masse de matériaux qui n’apparaît jamais dans les vidéos brillantes. À la question sur mon salaire qui fera plus de vues que n’importe quel chiffre sur le béton.

Je descends les marches quatre à quatre.

Je sais comment ça va finir : un extrait de moi, figé, sous‑titré en gros, face à une phrase d’Allatante sur “les Européens qui ne veulent plus être cobayes de la décroissance”.

Je sais aussi autre chose, que je n’ai pas dit dans la salle : la Terre n’a pas besoin de cette commission pour décider si la stratégie de terre brûlée fonctionne encore. Elle est déjà en train de répondre.

Ce que nous venons de jouer ici, devant les caméras, c’est juste une scène de casting. Tusk choisit qui pourra monter à bord. Moi, je suis là pour rappeler que, bulle mobile ou pas, on voyage toujours avec la même planète sous les pieds.

Socle Réel
1. Greenwashing et communication climatique

Greenwashing : manuel pour dépolluer le débat public (Éditions du Seuil (Aurélien Berlan, Guillaume Carbou, Laure Teulières dir., 2022)
Ouvrage collectif qui démonte les ressorts du greenwashing : verdissement de façade, promesses technologiques douteuses, récupérations de vocabulaire écologiste pour retarder les vraies bifurcations.

2. Justice climatique et inégalités Nord–Sud

Justice climatique : contours d’une quête (Centre tricontinental / CETRI, analyse, 2025)
Étudie la justice climatique comme revendication politique issue des mouvements du Sud, face à des régimes internationaux (Kyoto, Accord de Paris) largement structurés par les intérêts du Nord. Insiste sur les inégalités d’émissions, de vulnérabilité et de pouvoir de négociation, ce qui nourrit les critiques adressées aux projets de “villes solutions” réservées à une minorité aisée.

La justice climatique – Enjeux et leviers de l’action publique (Ministère de la Transition écologique, rapport de synthèse)
Montre que le changement climatique aggrave les inégalités et que certaines politiques climatiques peuvent renforcer ces inégalités si elles ne sont pas pensées avec un souci de justice sociale.

Tournant historique pour la justice climatique (Greenpeace France, analyse de l’avis de la Cour internationale de justice, 2025)
Résume l’avis historique de la CIJ qui affirme la responsabilité juridique des États dans la réduction des émissions et la protection des populations vulnérables.

3. Ressources, villes et mobilité post‑carbone

Repenser les villes dans la société post‑carbone (Jacques Theys, Éric Vidalenc)
Rapport de prospective qui explore comment transformer les villes pour sortir de la dépendance aux énergies fossiles : formes urbaines, mobilités, gouvernance, justice sociale. Il offre un cadre solide pour penser les cités mobiles face aux scénarios post‑carbone “classiques” : sobriété, relocalisation, transformation des infrastructures existantes plutôt que fuite dans des enclaves privées.

Vers des formes de mobilités plus durables ( WWF France, dossier)
Rappelle que la mobilité représente près d’un tiers de la consommation énergétique et des émissions de gaz à effet de serre en France, et détaille des leviers de réduction (transports collectifs, report modal, sobriété).

4. Techno‑solutionnisme et “croissance verte”

Green growth beliefs: investigating factors associated with academic endorsement of green growth –(Haberl et al., 2025)
Enquête internationale auprès de plus de 3 000 chercheurs sur la faisabilité de la “croissance verte”, montrant des divergences fortes et un lien entre croyance dans la croissance et adhésion au green growth. Souligne que la promesse de découpler durablement croissance économique et pressions environnementales reste très contestée.

The green growth myth (Synthèse Act‑Now d’un article de New Political Economy : Hickel & Kallis, 2019)
Présente les conclusions critiques de Hickel et Kallis : aucune preuve robuste ne montre qu’on puisse découpler suffisamment vite la croissance des impacts écologiques pour respecter les limites planétaires.

5. Souveraineté européenne vs villes privées et libre‑échange

Rapport d’information sur le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (Assemblée nationale française, rapport n°1938, 2014)
Analyse les effets potentiels d’un accord de libre‑échange sur la capacité des États européens à réguler, en particulier en matière de normes sanitaires, environnementales et sociales. Met en lumière le risque de voir les arbitrages privés contourner la souveraineté démocratique.

La souveraineté menace‑t‑elle vraiment le libre‑échange ? (Revue Politique et Parlementaire, article de Guillaume du Cheyron, 2023)
Discute la tension entre souveraineté et libre‑échange, en montrant comment l’interdépendance économique peut affaiblir la capacité des États à maîtriser leur destin collectif.

6.1 Illusion de vérité ("la répétition fixe la notion")

Effet de vérité illusoire (The Decision Lab, fiche de synthèse, 2023)
Explique que la simple exposition répétée rend une information plus fluide à traiter, et que cette “fluidité cognitive” est confondue avec un signal de vérité.

6.2 Croyance aux fake news et pensée intuitive

Pourquoi croyons‑nous aux fake news ? (Annales Médico‑Psychologiques, mise au point, 2022)
Revue qui met en avant le rôle de la pensée intuitive, des biais de confirmation et de la répétition dans la crédulité face aux fausses informations.

Fake news et deepfakes : une approche cyberpsychologique (Revue Interfaces numériques)
Montre comment l’environnement numérique (vitesses de circulation, multi‑exposition, bulles de filtres) amplifie la puissance de l’illusion de vérité et des biais cognitifs.

6.3 Biais de confirmation et filtres cognitifs

Ce que nos processus psychologiques nous disent sur la désinformation – (European Journalism Observatory, article de synthèse)
Explique que, par économie cognitive, nous favorisons des jugements rapides, fluides et alignés avec nos valeurs, ce qui renforce la force persuasive des récits simples et cohérents.

6.4 Auto‑illusion et miroir de soi

Le pouvoir de l’auto‑illusion (Article de synthèse inspiré des travaux de Robert Trivers)
Présente l’auto‑tromperie comme stratégie évolutive : se mentir à soi‑même permet de mieux mentir aux autres, en rendant le mensonge plus convaincant. T

Pour flatter son ego, on se ment à soi‑même (Cerveau & Psycho, article de psychologie, 2025)
Décrit l’“auto‑illusion diagnostique” : réinterpréter ses résultats pour protéger l’ego, en attribuant les succès à ses qualités et les échecs aux circonstances.

Je suis (parfois) social

@oreyright 2026